La tradition historiographique en assyriologie a longtemps privilégié l'étude du contenu des textes cunéiformes au détriment de leur matérialité, contribuant à une dissociation méthodologique entre le texte et son support. Comme l'ont souligné plusieurs travaux récents, cette focalisation sur le texte comme abstraction a eu pour effet de faire perdre de vue la dimension sociale, technique et gestuelle de l'écrit, pourtant indissociable de sa production et de sa circulation.
Cette communication s'inscrit dans cette dynamique en proposant d'aborder la question des savoirs scribaux à partir de l'étude formelle des tablettes cunéiformes, en mobilisant de manière centrale la modélisation statistique comme outil d'analyse archéologique. Par « savoirs scribaux », on entend ici l'ensemble des compétences techniques, normatives et gestuelles acquises lors de la formation des scribes et mobilisées dans la production concrète d'un document écrit. Ces savoirs ne se manifestent pas uniquement dans le contenu linguistique des textes, mais également dans l'aspect externe des tablettes : choix du format, proportions, organisation de la surface écrite, traitement des bords et des angles, ou encore dispositifs de scellement.
Étudier la tablette cunéiforme comme un objet archéologique revient ainsi à analyser les pratiques gestuelles mises en œuvre par les scribes dans l'interaction avec la matière argileuse. La fabrication d'une tablette engage une chaîne d'actions techniques (préparation de l'argile, modelage, inscription, scellement) qui reflète des normes apprises et partagées. La modélisation statistique permet précisément de formaliser ces régularités gestuelles, en dépassant l'évaluation intuitive des formes.
L'analyse de ces caractéristiques formelles repose sur la méthodologie de la diplomatique, discipline issue des études médiévales, qui vise à étudier les règles structurant la forme d'un document en complément de son contenu. Appliquée aux tablettes cunéiformes, la diplomatique fournit un ensemble de variables descriptives (dimensions, profils, organisation spatiale du texte, dispositifs graphiques) particulièrement adaptées à un traitement statistique.
Cette méthode est appliquée au corpus des textes de la pratique (documents juridiques, administratifs, épistolaires), qui représente la majorité de la documentation cunéiforme levantine. Ces textes ont rarement été étudiés sous l'angle de leur mise en forme, contrairement aux documents savants ou scolaires, alors même qu'ils présentent un double intérêt méthodologique : une grande variabilité formelle liée aux situations d'écriture, et une quantité suffisante pour autoriser des analyses multivariées robustes.
Les données diplomatiques sont ainsi intégrées dans une base structurée puis soumises à des analyses multivariées permettant de construire un modèle typologique fondé sur les caractéristiques matérielles des tablettes. L'objectif n'est pas seulement de classer les objets, mais d'explorer la structure interne du corpus, de faire émerger des associations significatives entre formes, usages et contextes, et de mettre en évidence des tendances invisibles à l'échelle de l'observation individuelle.
En ce sens, la modélisation statistique constitue un outil heuristique à part entière : elle permet de réévaluer les typologies héritées de l'historiographie, d'en tester la cohérence, et d'ouvrir de nouvelles pistes d'interprétation concernant les modalités de la formation scribale et la transmission des savoir-faire techniques au Levant, à partir de l'objet archéologique lui-même.
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